Journal de Chine (1992)
                               

Ce journal, intitulé : « Moscou – Moscou, ou l’aventure, ture, ture », rédigé tout au long de ces quelques mois de voyage, de juin à septembre 1992, sur un cahier d’écolier, à la couverture bleu clair rognée par le voyage et rafistolée au scotch, je ne l’ai pas ouvert depuis quinze ans. J’avais, à l’époque, vingt-deux ans. Je le recopie aujourd’hui en le redécouvrant complètement. Il est dédié à ma mère. J’ai décidé de le diviser en chapitres, pour le rendre plus aisément lisible.

Début 1992, à Budapest où j’habitais depuis quelques mois, je décide, à l’occasion de la visite de deux amis, Arnaud et Alain, de prendre le TransSibérien de Moscou jusqu’à Pékin, pour traverser lentement tout un continent et passer une semaine dans un train. Le temps de nous décider tous les trois (finalement Alain seul partira avec moi, Arnaud faisant de son côté le même trajet l’hiver suivant), de faire les comptes prévisionnels, d’acheter les billets de train, de finir mon année scolaire (j’étais lecteur de Français dans un lycée à Szentendre), et de me séparer douloureusement d’Ivett qui ne me croyait pas capable d’un tel voyage, et me voilà parti, en train, de Budapest à Prague, puis de Prague à Moscou... Moscou où je retrouve Olga, une amie russe harpiste concertiste qui m’héberge quelques jours chez elle. Moscou où je vais chercher Alain à l’aéroport. Ce « Alain » qui m’accompagne, c’est Alain Berlaud, vieil ami de Conservatoire et également compositeur de la musique de mes trois films courts.

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Chapitre 1                                                            Le TRANSSIBÉRIEN

Moscou – Yaroslav – Danilov – Bui – Sharya – Svecha – Kirov – Balezino - Permi II. Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le premier jour.

La Roulante, nouvelle microsociété où l’on se glisse d’emblée, c’est celle qui se forme sitôt la gare dépassée. Très vite, on se sent greffés à ceux qui, chinois pour la plupart, conversent, embarquent et s’installent en habitués du TransSibérien. C’est le train chinois que nous avons pris, Alain et moi, hier soir à la gare de Yaroslavski au centre-Est de Moscou. Quatre couchettes propres, confortables dans un compartiment où trône un ventilateur vert pomme. Les accents chinois stridents courent les couloirs tandis que les responsables du wagon, en uniforme gris, nous rappellent que notre destination – Pékin – siège dans l’un des derniers fiefs, tels Cuba ou la Corée du Nord, du communisme exsangue.
Voilà maintenant qu’il s’ébranle, fait couiner ses articulations et frémit de se délier les membres endoloris, ce train long de six jours… Après un dernier signe de la main à notre guide moscovite, Volodia, on se laisse délicieusement envahir par la vague sensation de vivre une situation hors du commun.
D’un coup, la réalité enfourche son cheval de bataille : distribution de draps, taies et serviettes blanches, répartition des couvertures, visite rapide des lieux – toilettes à la Turque à chaque bout du wagon, absence de douches mais petite pièce à deux lavabos du côté opposé où trône un samovar avec eau bouillante (98°C) disponible pour le thé -, discussions échevelées dignes des grands départs, maladresse dans l’installation et fatigue qui s’impose et dispose de toute la rame plongée sous peu dans un sommeil réparateur.Le lever ne s’effectue pas sans une longue observation aux fenêtres où le spectacle tant attendu devra nous ravir. On pénètre malencontreusement dans le cabinet de toilettes occupé par ces dames qui nous rejettent à grand renfort de cris chinois perçants. Et puis l’on se surprend à avoir adopté un rythme tout nouveau, on aborde les kilomètres, les heures et les arrêts avec une sage et permanente satisfaction. Il fait beau.
L’arrêt de quinze minutes à Kirov comble notre désir d’exotisme : troc à tout va, entre chinois et autochtones, de biens de consommation inutiles ou de mauvaise qualité. Nos voisins d’ailleurs fournissent sans discontinuer des chaussures qui partent comme des petits pains. Ce sont des professionnels de l’échange. J’imagine aisément les « heureux » acheteurs les arborer fièrement demain matin et réaliser que ce sont les mêmes chaussures que le voisin. Mais ceci est juste l’extrapolation d’un citoyen français privilégié, parce qu’en ces temps de pénurie… La végétation est luxuriante autant qu’européenne, seules les maisons, en bois pour la majorité, donnent un cachet au décor. Les fichus ornent la chevelure des femmes qui, elles aussi, travaillent dur et exercent des métiers d’homme. Seuls les multiples visages bridés ici nous servent un avant-goût de ce que l’on croit savoir de notre réalité à la future descente du train à Pékin : véritablement des étrangers.

Sverdlovsk – Tumen – Ishim – Nazyvaevskaya – Omsk – Barabinsk – Novossibirsk - Bolotnaya. Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le deuxième jour.

Le temps s’envole ! La journée nous est passée entre les mains et, à la nuit tombée -déjà !, se dépose en riches heures dans notre présente mémoire. À la faveur de l’accalmie vespérale, on se repose sur ses bienfaits. Alain et moi avions si naturellement érigé un muret de silence avec nos compagnons de voyage (nous ne voulions pas de relations trop soudaines) que nous nous sommes surpris, après 24 heures de rails, à n’avoir toujours pas fait la plus anodine connaissance. C’est avec l’Australienne Danièle que nous avons rompu la glace en l’invitant à boire une bière au wagon-restaurant où, comme à Moscou, le responsable et les serveuses, gros et fatigues, faisaient le point financier de la journée autour d’un boulier.Dans le compartiment voisin loge ce chinois si prompt au commerce une fois notre train en gare. Dès ce matin, j’ai suivi son exemple et me suis pris au jeu.
En fin de matinée, nous avons fait une halte de dix minutes à Ishim. Un service d’accueil nous y attendait, comme partout ailleurs. Tous du cru, jeunes ou vieux, troquent sans discontinuer peaux de bêtes, vélos ici, montres ou bières là, et quelques vieilles vendent au stand ce qu’elles ont cuisiné, pomme de terre, « piragii » (petits pains salés fourrés), radis, cornichons ou confiture. J’ai donc fait mon marché et nous nous sommes régalés d’une botte de radis, de pommes de terre chaudes et du poulet d’Olga, pour finir avec une délicieuse confiture de framboise achetée 30 roubles, ce qui est une forte somme. Nous occupons le reste du jour à bavarder ou à dormir au rythme reposant des rails révolus. À Barabinsk, on a voulu nous avoir sur le prix des saucisses et d’un concombre. Soit, on attendra demain pour se fournir en légumes ou produits laitiers.
Ce soir, à Novossibirsk, un rapide tour d’horizon de la gare m’a permis d’y voir une fière statue dorée d’un Lénine triomphant en marche vers on-ne-sait-plus quelle victoire. Beaucoup d’habitants rassemblés ici sont typés asiatiques ou d’origine plus méridionale (turque ou persane) et j’ai trouvé des spaghettis importés d’Italie à 40 roubles les 500 grammes. À la faveur de cartes et de plans chinois dont nous disposons dans notre compartiment, des roumains sont venus à notre rencontre et ils ont été un peu trop présents pour que nous puissions apprécier leur compagnie. Voyant notre manège à chaque arrêt, les chinois ont commencé à nous intégrer un tant soit peu à leur environnement. Nous échafaudons également des projets d’itinéraires en Chine. Cela reste vague mais charmant. Je pense beaucoup à Ivett qui, sans encore me manquer, n’est pas là, tout bêtement.

Taïga – Malinsk – Bogotol - Achinsk I – Krasnoyarsk - Kansk Yeniseysky – Ilanskaya – Taishet – Nizhme – Udinsk – Tulun - Zima.
Plus qu’un soir, il y eut un matin. Ce fut le troisième jour.

Le soir avait dû tomber mais les activités du petit groupe que nous formons déjà avec Danièle avaient évincé la réalité de la nuit. C’est derrière un store baissé que nous avons dîné, lu, écrit et avions laissé la lune s’éteindre… Vers 1h30 du matin, Alain et moi nous sommes décidés à nous brosser les dents pour réintégrer nos draps de trois jours. À peine l’opération effectuée, je m’arrêtais, interdit, à la fenêtre du wagon : une lumière naturelle se faisait jour au loin. Des propos incrédules échangés avec Alain nous amenèrent tout de même à reconnaître le discret lever du soleil en cette trace de lumière ouvrant le ciel. Il est 1h40, le train s’arrête en gare de Taïga pour quelques minutes. Il fait grand jour !!
Les gens du cru se doivent donc d’adopter l’heure officielle de Moscou alors qu’ils en sont éloignés de plus de quatre mille kilomètres, aberration humaine. C’est donc fasciné par le disque turgescent du soleil levant que je restais éveillé devant ce qui me dépassait.
Peu de souvenirs précis pour aujourd’hui sinon que le marché a été décevant parce que pris d’assaut à Ilanskaya (quelques carottes seulement) ; que nous avons été pris de bonnes crises de fou rires avec Danièle qu’Alain a enregistré ; qu’en faisant des vocalises devant ce spectacle de « soleil de minuit », nous avons été vertement remis en place par nos amis les contrôleurs ; que nous commençons à être considérés comme de doux dingues par le wagon entier lorsque nous entonnons des canons avec Alain sur le rythme des rails qui défilent ; et que force est de reconnaître que ce formidable voyage commence en fanfare !(Là un mot d’Alain : « Est-ce que je peux écrire une phrase dans ton journal », suivi d’une flèche indiquant la phrase, toujours de lui : « voilà, c’est fait. »)

Cheremhovo – Angarsk – Irkutsk – Slyuchyanka – Mysovaya - Ulan Ude – Sulfat - Gusinoy Lake – Navshki – Dozorne - Suhe Bator.
Soir ou matin ? Quoiqu’il y eut – lumière à minuit hier soir (?) -, quoiqu’il en soit – quatre heures d’un coup en plus à la frontière (comme si l’on pouvait chiffrer, ainsi qu’un visa de transit pris à la frontière, la somme des heures à rattraper), il est maintenant trois heures du matin, contre onze heures du soir tout à l’heure. Bref. Ce fut le quatrième jour.

Tiens, à propos de frontière… Non, nous verrons cela plus tard. Le lac Baïkal a dû se montrer tôt ce matin alors que nous dormions, mais le lac que nous avons contourné plus tard (Gusinoy) nous est apparu ravissant. Ravissant n’est pas le terme. Depuis Ulan Ude, depuis notre descente vers le Sud, le relief et la végétation se sont parés des atours que nous espérions depuis longtemps : rasés de près ou bien couverts d’une végétation basse ou de sapins épars, les monts de la Sur-Mongolie (on vérifiera au retour le nom de cette région) surplombent des vallées désertiques où les sempiternelles maisons de bois (avant celles de papier) abritent de souriants asiates. Un réel dépaysement.Mais il va sans dire que l’événement du jour a été le passage en Mongolie.
D’abord la sortie de Russie a été tout ce qu’il y a de plus correcte, sans compter l’attente. Trois heures, à Navshki. Puis la rentrée en Mongolie, moins délicate, et trois heures encore. La petite gare de Suhe Bator s’était à peine découverte que de braves appelés entraient dans les wagons, suivis de leurs supérieurs faisant office de douaniers – ici, c’est un régime militaire, on ne rigole plus ! Les Mongols sont typés asiatiques mais plus proches de notre vision européenne. Une jeune femme officier était même tout à fait ravissante sous son autoritaire ensemble vert kaki. Nous avons tout de même appris qu’un visa de transit était nécessaire, à 50 dollars. Bien. Demain, Ulan Bator.

Darhan – Zonhala - Ulan Bator – Choyr - Sain Shanda – Dzaminude - Erlian D. Il y eut le soir, il y eut le matin et tout le jour en Mongolie. Ce fut le cinquième jour.

Nous devions arriver vers 9h30, mais plus cela va, plus le retard s’accumoncelle et maintenant, il est de plus de trois heures. Le réveil me mit sur pied vers neuf heures pour découvrir ce qui allait nous réjouir tout au long de cette traversée : Le désert.
D’abord, de chaque côté de l’unique ligne de chemin de fer qui rejoint la Chine (Il existe trois autres tronçons dont un seul rejoint la Russie), des étendues d’herbes courtes couvrent les pentes des monts que l’on distingue d’un côté à deux kilomètres environ, et de l’autre côté, à près de cent mètres. Une végétation uniforme trouée ça et là de yourtes lointaines regroupées non loin des troupeaux de vaches, des chevaux que montent aisément de dignes Mongols, et même des chameaux un peu plus au Sud.De cette nature intransigeante émerge d’un coup des cheminées nauséeuses, une route goudronnée et un écriteau de béton : ПЛААН БААТА, la capitale. Très incongrue parce que soudaine, son apparition nous afflige. Les érection d’usines défiguratives (!) et les tuyaux style oléoducs qui longent la voie ferrée annihilent tout espoir d’apercevoir un soupçon d’intérêt dans ces immeubles à fleur de mont qui ont créé une entité qui n’a pas sa place dans la steppe mongole : la ville. J’entends par là sa vision européenne capitale.
Enfin le train s’arrête pour trente minutes à Ulan Bator. Notre tripuscule prend d’assaut la ville, nous nous enfonçons dans ses artères. Peine perdue, tout est laid, à une seule exception près, les gens. Dans une queue pour acheter du pain, assis dans la poussière des jeux d’enfants ou bien grouillants sur le quai de la gare, ils sont si marqués physiquement que l’on ne se lasse pas de les regarder nous regarder. Très vite, on en vient aux échanges (commerciaux). Quelques billets mongols (à la surprise de leur propriétaire qui aurait préféré me voir acheter ses tapis ou cartes postales) contre un dollar – j’apprendrai que c’était une affaire - et un pain au goût de brioche pour cinq malheureux roubles, puis deux courgettes, non, concombres je confonds toujours, pour 25 roubles. Je n’achèterai rien de plus mais l’on vient toujours relancer un acheteur. On sourit pour refuser, ce qui nous vaut au départ des signes « amicaux » d’au revoir bien agréables. Choyr se résume à une gare miteuse et à quelques bâtisses plantées dans ce désert qui devient toujours plus aride. Une salle d’attente vide, trois générations, « l’arrière » au visage gravé au burin, la mère, fraîche et toute attentionnée pour la « petite » de trois ans à la natte en palmier.
La route vers le Sud est vraiment la pénétration dans des terres incultes. Plus aucune yourte, plus de collines sinon quelques montagnes très loin sans aucune vie. Du sable. Il fait beau… Sain Shanda nous apparaît tout aussi inopinément que la capitale. Là, des hordes d’enfants en âge de commencer l’école prennent d’assaut les touristes pour vendre quelques timbres, échanger de l’argent ou acheter quelques cigarettes. Ils ont l’état brut des animaux sauvages et sont surveillés de près par le shérif local, rétif basané qui leur assène de rares mais « réels » coups de matraque, ce qui change de la tolérance pour les échanges commerciaux passés.En cette dernière soirée dans le TransMongolien, notre tripuscule avait gaiement décidé de s’offrir un petit dîner mongol dans le wagon restaurant qui s’est adjoint à notre convoi à Ulan Bator, remplaçant le wagon russe. Ô déception ! À la lueur de ce qui se devait d’être notre firmament – la lune, pleine ce soir d’espoir – et qui n’a éclairé qu’un repas frugal, nous avons dû prendre l’unique mets disponible, avec une mauvaise bière mongole : « Crêpes à la confiture ». Et en fait de festin, on nous servit, pour deux dollars, une pauvre crêpe sur laquelle semblait avoir déféqué un oiseau déconfit. L’arnaque totale. Bref, nous avons achevé nos réserves en nourriture et abordons à l’heure même la frontière. Et dans quelques heures le changement de roues – assez impressionnant – que j’ai déjà (!) expérimenté à Brest-Litovsk sur le train Prague Moscou.

Jining – Datong – Zhangjiakou – Kangzhuang – Quinglongqiao – Juyaongguan – Nankou - Beijing. Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le dernier jour. Sixième de son prénom.

Dans quelque temps, une dizaine de minutes tout au plus, nous aborderons BEIJING. Cet arrêt inopiné tout autant qu’inespéré voit les passagers rangés dans leurs compartiments auprès de leurs bagages. Il est 21h30. Nous avons six heures de retard. Le ventilateur broie l’atmosphère tandis que la musique distille ses accents déjà familiers (chinois) face à la moite pénombre extérieure. Il me revient qu’avant de traverser la frontière mongole, nous avons demandé de diffuser sur les ondes Transsibériennes une cassette audio de J.S. Bach, et Gustav Leonhardt a surgi avec les variations Goldberg alors qu’un désert de dunes défilait devant nos yeux… clos de recueillement. Un autre souvenir fugace : un des petits groupes ambulants de troqueurs fous, et toujours renouvelés, est passé avec une caméra pour film 8mm. Mon sang n’a fait qu’un tour mais les 100 dollars demandés contre ce fascinant objet russe seront pour l’instant investis dans de vivantes images quotidiennes.Nous puons. Littéralement ! Mais étant tous au même point, on supporte aisément ces vêtements de six jours. Nos rêves n’ont plus qu’un seul sujet et objet : La douche ! Danièle s’est endormie et Alain cherche des bribes de poésie dans les images fugaces de cette lointaine (?) banlieue de Pékin qui, de mouvantes, vont se fixer sur le quai de la gare centrale. Bruit de rails familier, couche affectionnée, nous allons sous peu quitter notre habitat singulier… Déjà !

 

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