E XT. JOUR
Un
homme, mal rasé, la trentaine, le visage fermé, buriné et (tout de même)
sympathique, est seul au volant. Il porte des habits chauds et écoute du jazz
très entraînant. Sa voiture s'engouffre sous un pont, puis sur une bretelle,
quitte les routes nationales, traverse un petit village.
Un
souvenir l'envahit. Une pierre tombale portant l'inscription:
ERIC PROUST
2 mai 1970 - 31 décembre 1992
INSERT sur la sonnette:
Il
prépare un feu, s'assied devant la cheminée et semble perdu dans de graves
pensées. A côté de lui, un paquet de cigarettes chinoises, un magazine télé et,
a ses pieds, une bouteille de bière. Il se saisit du magazine et l'ouvre à. la
page des programmes du soir:
Canal
1: Informations
Canal
2: Soirée Tex Avery
Canal
3: Nouvel An au Crazy Horse
Canal
4: Série Documentaires Fiction : SINO-PRAVDA de Z. FENNEC, avec Eric
PROUST « Ce documentaire est né de
la conjonction de mon voyage en Chine avec une caméra, et d'un ami, Eric
PROUST, qui a accepté de se laisser filmer au cours de notre périple alors
qu'il sortait d'un douloureux échec sentimental. » Z. FENNEC.
Fabien
pose le journal, regarde sa montre. Il est 22.10. Il se lève, va vers la
fenêtre. Il boit et fume. Il revient s'asseoir.
LE TELEPHONE SONNE.
FABIEN (agressif)
Allô !... Qui est à l'appareil ?l
VOIX FEMININE
D'ENFANT
Alice…
Alice Guibert… Je ne vous dérange pas ?
Ça
dépend.
ALICE
N’ayez
crainte… J’avais juste envie de… Je trouvais sympa de parler à quelqu’un du
coin, enfoui sous la neige, comme moi… C’est votre nom qui m’a frappé, MONTS…
Qu’est-ce qu'il a, notre nom ?!
Il
me rappelle un bouquin que j’avais adoré… et puis je suis seule, ‘Man vient de
sortir acheter des bricoles… On a quitté la capitale toutes les deux pour
passer les fêtes au calme… On n’est pas trop famille vous savez, alors… (Moins
sûre) Vous êtes du coin ?
Ouais ! J'y passe le plus clair de mon temps depuis que
je suis tout gamin.
Moi,
j’ai quinze ans, mais c’est la première fois que j’y viens… Je trouve le coin
super.
ALICE
Mais
j’oublie ! Vous devez fêter le Nouvel An avec des amis ou de la fa…
Non... je suis seul.
Tout
va bien ?
Pas
de problèmes, Alice, je dois être un des types les plus heureux de la région.
On
dirait ma mère !... C’est vraiment ma meilleure copine, je peux tout lui
dire… On s’entend vachement bien, vous voyez ce que je veux dire. Vous avez un
ami ? (Convaincue) Un VRAI ?
J'en avais un, ouais...
Il est mort... Il y a un an... (Très vite) Il ne voulait pas vivre une nouvelle
année.
Oooh…
Non, ne t'inquiètes
pas... Ce n'est rien... Tu ne pouvais pas savoir.
Euh... On a voyagé ensemble en Chine, et ce sont de très
précieux souvenirs... Alors je comprends quand tu évoques l'amitié... Parle-moi
plutôt de ce que t'a apporté le Père Noël ?
Le
Père Noël, à mon âge, j’y crois plus !!
Ah !
J'y croyais encore à ton âge, j’ai toujours été un peu en retard... Lui ne
m'apportait que des oranges...
ALICE
Oh
non ! Vous n’allez pas rabâcher ça comme ma grand’mère !
Merci !
Tu vois, je ne suis plus jeune !
Oh
ça va !... Bon, je vais vous laisser… ‘Man devrait pas tarder… Je pourrais
vous rappeler ?
Quand
tu veux, Alice. Merci d'avoir appelé ! Et Bonne Année !
Oui !
Bonne année à vous aussi Fabien…
INT. LUMIERE ÉLECTRIQUE
SINO-PRAVDA de Z.FENNEC, avec Eric PROUST.
Une
suite de plans courts montre un jeune homme près de la Grande Muraille, puis
sur le pont arrière d'un bateau sur un fleuve alors que l'on écoute le
commentaire suivant:
...Je décidais de quitter l'Empire du
Milieu... Je me souvenais avoir appris que 90% du milliard et demi de chinois
vivait à la campagne... Je me rappelais Chongqoing, ville méconnue du Sichuan,
de 7 millions d'habitants, et Shanghai, métropole qui en compte 13... Entre ces
deux cités, 2000 kilomètres de navigation sur le Yang-tseu-kiang (Chang-Jiang
en chinois), le Fleuve Bleu, colonne vertébrale du commerce en Chine centrale,
séparant le Nord du Sud. Ce, en 2 jours, au milieu des chinois qui savent que
les trains effectuent la liaison en 3 jours.
Ce voyage s'achèverait dans ce haut lieu du
cosmopolitisme du temps des concessions étrangères, et capitale morale de la
Chine de Mao qu'est Shanghai... Mais surtout..."
Fabien,
il y a un documentaire canal 4 sur la Chine, j’ai pensé que ça pouvait
t’intéresser.
(Silence)
Attends
un instant, Alice... Là, je t'entends mieux.
Alors !
Ta mère est bien rentrée?
Je…
Je t’ai un peu menti tout à l’heure… ‘Man a eu un accident, cet après-midi…
avec ces routes glissantes… Elle m’a appelé de l’hôpital. Rien de grave mais
elle n’en sortira pas avant demain… Elle voulait m’envoyer un taxi, mais je
préfère rester ici pour la nuit. Barbara, c’est ma tante, viendra me chercher
demain matin… Tu m’en veux, pour le mensonge ?...
Non !...
Non. Bien sûr !
On
ne sait jamais à qui l’on a affaire, n’est-ce pas ? J’ai pensé qu’il
valait mieux prendre des précautions, mais maintenant, je crois que ce n’est
plus nécessaire.
Je
te remercie pour ta confiance.
(Silence)
J’ai
aussi triché sur mon âge : je n’ai que douze ans.
Je
pense que ça ne devrait pas compromettre notre conversation.
(Silence)
Tu
as sûrement envie de regarder tranquillement cette émission… Je te rappellerai
plus tard, si tu veux bien.
(Silence)
Non,
non... Si tu n'as rien d'autre à. faire, on peut continuer.
D’accord !...
C’est étrange d’avoir programmé ce reportage le nuit du Nouvel An…
Oh !
Tu sais, ça vaut bien les autres chaînes.
Oui…
Sauf que la Deux fait concurrence avec les dessins animés de Tex Avery.
Tu
veux les regarder !!
Non !
Non !...
Dis
Alice tu es sûre de n'avoir besoin de rien, tu as tout ce qu'il faut pour
manger ?
Oh
là là, oui ! ‘Man a fait des provisions pour 3 mois au moins… Et je suis
bonne cuisinière !! Mes spécialités, ce sont les omelettes au thon et les
œufs sur le plat au roquefort et aux herbes de Provence.
Ça
vaut bien toutes ces dindes de circonstance !
Ça oui !... …
Dis…
Mm?
Qu’est-ce
qu’ils racontent sur la Chine ? J’ai coupé le son.
Moi
aussi... Peu importe !
En
général, je n’aime pas trop les adultes, mais pour toi, je crois que je ferai
une exception !
Qu'est-ce
qui ne va pas avec les adultes ?
Je
ne sais pas… L’ennui avec eux, c’est qu’avant de parler, ils savent déjà ce
qu’ils veulent dire…
Parle-moi
un peu de toi, Alice... À quoi
ressembles-tu ?
Oh !
Avec toute cette électricité dans l’air, c’est une chance que tu ne me voies
pas… Mes cheveux blonds, habituellement lisses, sont de véritables aimants. Je
ne peux pas enfiler ou retirer un vêtement sans produire une couronne
d’étincelles autour de ma tête.
On
est à Shanghai, c’est ça ?
C'est
ça...
Tu
comptes retourner en Chine ?
Je
ne sais pas... Je ne pense pas... J'y aurais un peu trop de souvenirs... Tu
comprends.
Tu
repenses souvent à ton ami ?
Dans
chaque situation, à chaque événement, je me demande toujours ce qu'Éric en
penserait... C'est vrai que depuis un an, j'hésite plus, je n'espère plus grand
chose.
Tu
as l’intention d’avoir des enfants ? Je veux dire… Un jour ou l’autre…
Qu'est-ce
qui te fait croire que je n'en ai pas?
Oh,
ça se sent tout de suite… les adultes avec enfants ont une façon de vous
parler, de vous écouter. Je crois qu’ils sont constamment en train de comparer
si l’on est en avance ou en retard sur leur progéniture.
Avec
toi, leurs chers petits anges ne doivent pas être souvent en avance...
Alors
là, Fabien, si tu penses que je suis du style première de classe, tu te mets le
doigt dans l’œil ! Je déteste l’école.
Tiens,
mon professeur de mathématiques, « Fichu » qu’on l’appelle, elle
porte des bas de toutes les couleurs qui jurent avec ses tailleurs… J’ai bien
essayé de lui expliquer, mais ça a mal fini. Dans le bureau du directeur.
Je
vois !
Tu
es toujours là, Alice...
Mmoui…
Tu
n'as pas peur, toute seule?
Non,
non…Ça va, Fabien…
Je
pensais à un truc… Je me demande ce que nous serons devenus dans vingt ans…
Est-ce que nous nous souviendrons encore de cette soirée, la neige, tout
ça ?...
Mm...
Dans vingt ans, tu seras sans doute en train d'allaiter ton dernier-né, avec un
mari, et un ou deux autres bambins à tes côtés... Et, a mon avis, ça ne te laissera
que peu de temps pour te remémorer cette soirée...
Peut-être
oui…
Alice...
Je repense à quelque chose...
Un
soir, pendant notre séjour à Shanghai. Je forçais Eric à m'accompagner a
l'opéra. Il subissait péniblement la foule chinoise incessante et désirait se
coucher tôt pour trouver un peu de paix. Je l'ai finalement convaincu de
venir...
... Imagine-toi
l’opéra chinois : (passionné) Des costumes de scène flamboyants et
rutilants, de la soie chamarrée d'or, du satin diapré, des maquillages gracieux
qui donnent encore plus de vie aux intonations vocales, et des acteurs qui
illuminent le décor aux couleurs chatoyantes.
J'ai
senti Éric se passionner pour ce tableau vivant. À la fin du spectacle, il a
tenu à voir les artistes. J'étais plutôt réticent. Grand bien lui en prit
puisque nous nous sommes retrouvés auprès du plus vieux des acteurs dont le
maquillage dissimulait encore l'âge. Il nous a adressé la parole en français;
il devait avoir 80 ans... Ce vieux chinois avait vécu toute son enfance dans la
Concession française, celle dont parle Malraux dans La Condition Humaine.
Il
nous a mené, tard le soir, par les artères de son Shanghai, celui des années
vingt que seule sa magie a su recréer. C'est à partir de ce plus beau soir de
notre voyage que j'ai vu Éric sortir de sa torpeur...
Fabien…
Tu sais l’heure qu’il est ?
Il
est minuit ?
ALICE
Mmoui !...
Bonne
Année, Alice !
Bonne
Année, Fabien !...
Tu
vas boire du champagne ?
Et
bien je crois avoir oublié la bouteille à l'épicerie...
‘Man
n’en avait pas prévu non plus… je me contenterai d’une bonne glace…
…
Fabien, il va falloir que je raccroche, ‘Man doit essayer de m’appeler. Et
puis, il faut que je prépare mes affaires, Barbara vient me chercher demain
matin à neuf heures au RELAIS.
Au
'RELAIS' ! C'est là que je pensais prendre mon petit déjeuner. Veux tu que
l'on se voit avant ton départ ?
Fabien
s'est arrêté. Expectative.
… Ne
m’en veux pas, fabien. Tu vois, lorsque l’on a aimé un bon bouquin, je ne crois
pas qu’il soit nécessaire d’en rencontrer l’auteur.
As-tu
peur d'être déçue ou de décevoir ?
(Travelling
arrière)
C’est
pareil, non ?
Tu
as sans doute raison...
Alice, j'aimerais que tu saches... Ton coup de téléphone... C'était le plus beau des trains électriques.
Merci,
Fabien.
On
compte jusqu’à trois ?
O.k.
Un…
Un...
Deux…
Deux...
Trois.
Trois.
Un
café, s'il vous plaît... (surpris et retenu)... Alice ?
Pardon
?
Rien...
J'ai cru reconnaître quelqu'un.
Vous
z'avez dit "Alice", c'est vous Fabien ? Y a une gosse qu'est passée 't'à
l'heure... elle a laissé ça pour vous.
Et quand
vous verrez votre' Alice', dites-lui que ce n'est pas un bureau de poste, ici.
Sa
voiture s'éloigne.
g quelques mots |
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