Journal du tournage

Août 2001

Lundi 13 août
Je vois Nathalie Jouin à qui j’explique en long et en large et en travers ma vision de Pommone. Puis je passe la journée à régler différents trucs.

Mardi 14 août
Créteil. Après avoir vu les enfants, je ne suis pas content, je fonce depuis la production jusqu’à Chouzé/Loire, aller et retour 600 kilomètres, pour convaincre la fille de Madame Baudaire où l’on va tourner. Par la même occasion, je croise Madame Bûche pour le toit de sa terrasse et Madame Morin fille, pour l’accès plus aisé au toit de la terrasse de la voisine. Un vrai parcours du combattant cinématographique. Je passe le midi par chez Alain, à l’improviste. Il me fait vite fait à manger, on cause, on rigole, heureux.

Mercredi 15 août
Grosse matinée, puis visite à la production. Rüdiger n’est pas joignable, on verra demain. Le soir, on a Jean et Valérie à dîner à la maison, grand bonheur partagé, toujours plaisir à se voir, un temps précieux où l’on apprécie de vivre. Jean me dit de profiter de ce tournage, cela arrive si peu dans la vie…

Jeudi 16 août
Hier, j’ai regardé aujourd’hui, peut-être, de Jean-Louis Bertuccelli, pour Nathalie Jouin (où elle donne la réplique à Giulietta Masina), un assez beau projet qui pêche un peu par excès d’ambition et manque de découpage, mais qui reste fort honorable. Ce matin chez Swarowski, une amie de Marie-Eve nous propose des paires de lunettes que Nathalie essaie. Elle nous montre aussi des robes, des bracelets et des montres avec le book de Cannes de cette année. Ce fut très plaisant. Cet après-midi, mauvaise surprise, le régisseur (le second) nous lâche. On n’a toujours pas d’intérieur cuisine et le temps devrait nous contraindre à y tourner lundi 20. Rüdiger au téléphone est fort aimable. Je suis rassuré. On trouve un autre régisseur. Il doit nous trouver une cuisine. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis pas angoissé, du tout. Ce soir, Patrice Carré m’appelle, et depuis une montagne dans les Pyrénées, me fait une interview d’une demi-heure !! À paraître le 31 août dans l’hebdomadaire Film Français. Peut-être l’article sur moi le plus important. Je suis assez content de moi. J’ai

hâte que cela soit paru !

Vendredi 17 août
Avant de descendre dans la rue attendre Éric l’assistant réalisateur, je prends mon portable. Message. J’écoute. Rien. J’interroge, c’est un message écrit… J’avais appelé hier soir à 22 heures Éric pour lui dire qu’on avait oublié à la production la pellicule (plutôt un oubli rigolo) et que Philippe le chef-opérateur m’avait dit qu’un montant de fenêtre pour truquer les goélands, ce serait bien. Éric a pris note. Le message date d’hier 23h58. « J’ai la clef, j’ai le montant, à demain, signé Éric ». Mais comment il fait, ce garçon aux mains d’or ??
On part pour Yvetot. On se repose à Allouville au Musée de la Nature. Éric et Natacha foncent à Dieppe récupérer un aquarium qui là nous sert à garder 1 puis 2 puis 3 goélands devant un châssis de fenêtre. Ils ne font pas du tout ce que je veux devant la caméra. Ils ne tapent la vitre ni ne déploient leurs ailes. Dommage. On use 40 mètres de pellicule, environ 3 minutes pour un ou deux plans très courts. Ce sera encore autre chose que ce que j’avais prévu. Et peut-être que ça ira très bien (c’est ce qu’il faut d’ailleurs). On rentre à Paris avec deux heures et demi de retard. Barbara en boule me déteste pour ce retard et me le fait savoir. Demain est un autre jour et l’annonce d’une grande aventure.

Samedi 18 août
Il est minuit du jour suivant juste passé. Tout la maisonnée (La Ruche, à Meung/Loire) dort ou presque. Ce fut une journée de folie. Après être arrivés ici, le problème de la cuisine à trouver s’est sévèrement et immédiatement posé. Mon décor pour lundi, je devais le choisir aujourd’hui, dernier délai. Deux assistants foncent en repérer quelques-uns. Peu vont. Par ci par là quelque chose coince (suis-je trop exigeant ?). Bref, à 21 heures, toujours pas de cuisine. Tout le monde s’installe et dîne. Moi, pas. Je sens monter l’angoisse et la tension de trouver cette cuisine. Finalement, in extremis, je fais imploser ma vision de la cuisine pour en chercher l’esprit, sur les conseils de Philippe, pour y rendre Rüdiger crédible. Je me rabats sur la cuisine de Sylvie, la maquilleuse. Sans la fenêtre au fond, sa cuisine fait tout à fait l’affaire. On se pose, enfin. J’essaie de me calmer. On a trouvé le décor. Il est minuit. Je finis par manger. Je me couche, épuisé… Et pour demain, on a tous oublié de prévenir les petites dames de Chouzé/Loire !!

Dimanche 19 août
Drôle de journée de fou. D’abord, tout commence mal par un nœud tenace à l’estomac. Des trois petites dames de Chouzé, au téléphone portable à mi-chemin, l’une s’oppose radicalement à notre envahissement, nous menaçant même de la Police. L’accès à la terrasse pour poser la caméra ne semble plus possible, étant trop haut. Et puis après avoir sérieusement envisagé de tous rebrousser chemin, on décide de foncer quand même… Et puis les machinos font des miracles. On tourne chez Madame Baudaire, Carol-Ann est un peu traqueuse, ça va quand même. On tourne la terrasse, on finit vite avec Nathalie seins nus. Ça va. Puis en fin d’après-midi, on finit par obtenir d’un pêcheur qu’il nous amène sur la Loire. Moment magique où l’on navigue sur l’eau avec la caméra, je laisse ma main glisser dans l’eau tiède, on va filmer au milieu de la Loire, puis les remous. Ce devrait être très bien. On revient à Meung/Loire. Rüdiger arrive, en Mercedes. Sa politesse froide… va servir le rôle, ainsi j’en décide. Puis discussion avec Natacha sur l’illusion qu’elle se fait du cinéma, selon moi. Elle voit le son et l’image au service d’un idéal, moi je ne vois qu’une chose, le plus important dans un film, c’est de le faire… Il parlera pour vous après.

Lundi 20 août
Je dors d’un sommeil poisseux, je mets du temps à sombrer et me réveille avant l’heure. Gros travail collectif tous dans la cuisine de Sylvie. D’abord les plans imaginaires de Claire. Avec Christophe et Rüdiger. Tout va bien. Je demande à Rüdiger de passer du temps avec Carol-Ann pour le bien du film. Puis finalement l’après-midi, chose inouïe, nous avons aussi mis en boîte le premier long plan séquence que l’on tourne trois fois, en chuchotant (Bonheur ? Catharsis ? Allez savoir.). J’ai vu les décors sables mouvants. Bien. Puis le soir à la Ruche, bonheur au repas de voir Rüdiger commencer à s’intégrer (fierté personnelle aussi). Puis je vois les rushes des premiers mètres en noir et blanc. Grosse, enfin moyenne angoisse liée au cadre 16 mm Scope un peu bâtard pas convaincant (dans l’œilleton, on ne sait pas vraiment où cela s’arrête à droite ni à gauche !). Il faudra éclairer cela demain. Christophe Odent est très bien.

Mardi 21 août
Journée bigarrée. On commence par la magie. La Loire. Moi seul, à huit heures du matin, sur la plage de Loire. La brume qui s’évapore lentement sur la surface. Les goélands et les hérons. La brume qui découvre bientôt les rives. Et puis le travail, un peu déplacé. On tourne la séquence 9, le père, Pommone et le secret. Devant les caméras de France 3 centre. Belle journée de travail. On mange sur la plage et puis on attend le soleil de la fin d’après-midi. Puis le travelling retarde tout pour finir mal. On ne peut pas le finir. Problème : il manque une roulette sous le plateau caméra. Rüdiger attend deux heures. Furibond. À sa manière. Courtoise mais cassante. Un peu comme moi. Mais moi, j’aurais eu, je crois, le temps de m’attendrir un peu. Mais nous n’avons pas le même âge. Quand il est dans un plan, il se donne. C’est l’essentiel. Les comédiens portent sans trop de problèmes leur rôle. Ça grince avec Philippe des fois. Mon équipe réalisation est formidable.

Mercredi 22 août
Hier soir au dîner, l’alchimie a pris. Philippe en face de Rüdiger lui parle, puis Marc en allemand. Ça se détend un peu. Je le regarde. Il se laisse aller par moments, c’est beau. Son visage se détend, c’est bien. Et puis sous l’éclairage d’une mandarine, partie de pétanque. Je me couche.
Essayer de toujours garder la bonne distance avec l’équipe. Pas trop proche, ça colle pas. Pas trop au-dessus, ça dérange.
Matin pas exaltant, séquence 8 avec les enfants pas assez concentrés. Puis l’après-midi, moi un peu fatigué, séquence 22. La répétition très bien. Mais on s’affronte fort avec Rüdiger. Le soir, je ressens au dîner le vent bienveillant de l’équipe à mon égard. Le chef machino qui m’adresse un mot de soutien. Bref, je me sens dans un état où sans effet je gagne un peu la confiance d’une équipe. Sans me blesser ni exiger trop d’eux – ils ne sont pas payés, je trouve mon propre chemin de chef d’équipe.

Jeudi 23 août
Ouahh… Quelle journée. La fin des sables mouvants. Tout se prépare bien. Tout avance, barbecue le midi et puis froideurs avec Rüdiger avant la fin de la journée. Il part sans presque me dire au revoir. La petite fête organisée pour lui s’endormira sans lui. On reste tous sur la plage à échanger. L’électro intéressé par ma façon de travailler avec la petite fille. Le machino qui me dit qu’il a croisé un abuseur très célèbre dans la rubrique faits divers. Ils sont de la même ville. Puis ce soir Éric et Natacha me font fumer un joint. Une seule taffe je ne sens rien. Et puis Christophe Odent me fait pisser de rire, de fou rire en fou rire. Il est hallucinant. Et puis je quitte tout le monde pour me coucher.

Vendredi 24 août
Six heures du matin. Je me réveille et viens hanter la chambre de Rüdiger. Je ne sais pas ce que je viens y chercher. Une ombre de père, peut-être. Une espèce d’être opaque que je méprise et que j’admire, sans lequel je n’existe pas, qui me manque, mais qui, si je le revois, face à face, provoquera une déception en même temps que l’éblouissement de l’avoir vu donner autant pour le film. Bref. Hier, entre deux prises, tous attendent qu’un avion finisse de passer, moi j’ai dit tout fort, cet avion, c’est le direct Meung-Wuppertal. Mais personne n’a relevé.. (Rüdiger est sorti de mes rêves pour venir ici incarner un père et puis il s’est volatilisé, pour retourner dans Alice dans les villes probablement). Bon. Journée où j’ai eu fort à faire avec Carol-Ann et sa maman. On a fait nos plans. Puis il y eut le pot machino et le retour à Paris avec Marc.

Samedi 25 août
Le reportage de France 3 Centre est passé il y a quelques soirs sur la chaîne nationale, j’ai donc appris que Lionel l’avait vu par hasard !

Dimanche 26 août
Mariage de deux amis, Florence et Patrice, moi dormant dans mon assiette hier à 22 heures. J’ai réussi quand même à glaner deux trois heures de repos en plus. Le soir, retour à la Ruche, à Meung/Loire.

Lundi 27 août
Journée maussade. Le temps était contre nous, on a quand même réussi à tourner les séquences 2 et 4 comme prévu initialement, elles seront raccord avec Chouzé et puis progressivement l’ensemble deviendra plus ensoleillé. L’ambiance est correcte, les enfants m’ont fait une très belle prise séquence 2, la septième. Le soir, partie de foot très enjouée, à seize. Je suis content de l’avoir proposée. Et puis j’ai parlé avec Éric, l’assistant réalisateur, pour lui dire un peu ma conception de la mise en scène pour ce film. La simplicité, le travail et l’écoute de groupe, la non recherche de la puissance à travers mon poste, juste y être à ma place et laisser autour place à l’improvisation, l’éclair de dernière minute, peu importe si c’est un cadre proposé par le chef-opérateur, si cela me convient ! Comme la séquence 2 par exemple et le travelling latéral d’Etienne.

Mardi 28 août
Aujourd’hui beau fixe et même chaud. Pascal Ribier (l’ingénieur du son) est un amour d’homme qui fait son métier et vit sa vie avec une générosité et une simplicité qui me donne immédiatement envie de retravailler avec lui.

Mercredi 29 août
Tranquillement les dernières séquences. Puis après-midi à la Ruche le plan cafards (ce sont en fait des grillons) sur le gâteau, un peu comme les goélands, des plans pas mal (avec un très bien, mais surexposé malheureusement) et puis fin de tournage. Le dîner délicieux du soir avec magret de canard précédé par une pluie diluvienne, et l’envie trop forte de filmer encore, donc un plan (le dernier ?) de Loire sombre et chargé. Fête jusqu’à quatre heures du matin. Je déconne à la manière de Christophe Odent, c’est très agréable pour moi… Et je parviens même à faire rire l’équipe !

Jeudi 30 août
Réveil vers midi et puis départs progressifs et successifs. Tout le monde est content de l’aventure. On rentre en minibus, deux heures d’embouteillages sur le périph’. Revoilà l’enfer oublié et puis toutes ces pubs partout. Je me sens agressé. Mal à la tête. Il pleut toujours. On a eu beaucoup de chance.

Vendredi 31 août
Premiers rushes en VHS. Il va falloir que je triche. Je le sentais bien, les sables mouvants, ça ne marche pas, l’effet est raté. Il va falloir jouer les regards, et les regards et les actions sont fortes. Mais elles masqueront l’effet raté plutôt que de transcender un effet réussi. Merde. Je le sentais. J’étais sceptique, j’avais raison. Il y avait le problème argent. Engueulade avec Marc, pour obtenir une projection des rushes synchronisés. C’est chiant, il faut toujours s’engueuler. Et puis il y a un faux raccord, un parasol rouge qui a été substitué, deux jours plus tard pour un gros plan, pour un jaune. C’est chiant aussi…
Du temps avant le montage, est-ce une si bonne idée ?

Dimanche 2 septembre
Le précepte une idée - un plan, je ne l’ai pas appliqué dans de nombreux cas. Pourquoi ? Peur de l’épuisement et de la grogne. Si un long plan séquence (ex séquence 2) était difficile à mettre en place, je me satisfaisais d’une prise intégralement réussie, puis j’essayais de voir pour les plans de coupe. Erreur. Merde, cette solution une idée - un plan je la connaissais, non ? Merde. On s’engueule avec Barbara, je ne lui laisse pas la liberté de faire les choses avec moi par manque d’enthousiasme, envie de dormir, parce que je ne pense qu’au cinéma, qu’à Proust, etc. On devait aller (re)voir Traquenard. Et puis non, je n’ai plus envie du tout. Idées noires…

 

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