a dream last night

Avoir eu la chance de rencontrer BUDD SCHULBERG, c’est un peu comme avoir eu la chance de rencontrer le Père Noël (la barbe en moins). Quand je l'ai rencontré pour la première fois, le 19 octobre 2003, il avait déjà un âge respectable (89 ans) qui sied tant aux personnages sortis tout droit d’un monde légendaire, et attention, pour les amoureux de cinéma, il y a une réserve inépuisable de cadeaux.

Imaginez un peu.
Mary Pickford s’est penchée sur son berceau. Clara Bow le couvrit de baisers.
Il faut dire que son père, avant de diriger pendant dix ans, à Hollywood, la production aux studios de la Paramount, passant du cinéma muet au cinéma parlant, son père B.P. Schulberg avait débuté avec Edwin S. Porter, l’un des grands précurseurs du cinéma américain. Et c’est d’abord à New York que la famille de Budd accueillait régulièrement, à la table dominicale, Louis B. Mayer, tandis que Lewis J. Selznick (le père du célèbre David O. Selznick) préférait partager avec B.P. une table de poker. Ils étaient pourtant tous les trois rivaux en tant que jeunes producteurs.

À Hollywood où sa famille s’installe en 1921, le tout jeune Budd va fréquenter plusieurs des employés de son père à la Paramount : L’admirable Lon Chaney, le sympathique Roscoe « Fatty » Arbuckle, le brillant Marshall Neilan, et puis aussi Boris Karloff, Walter Huston (père de John Huston), ou encore deux autres acteurs à qui B.P. donna véritablement leur chance : Gary Cooper et Cary Grant
Il est aussi copain avec Jackie Coogan (le KID de Chaplin), et dans les studios de la Metro-Goldwyn-Mayer, son autre terrain de jeu favori, il s’amusera même à jeter des figues bien mûres à la face de John Gilbert ou de Greta Garbo !

Il est tour à tour confident de Sergueï M. Eisenstein qui, dans les couloirs de la Paramount, lui parle de ses projets de films avortés, voisin de Frank Capra à Malibu, ou encore partenaire au tennis d’Errol Flynn qu’il retrouvera des années plus tard à Cuba aux côtés de Fidel Castro qu’il était venu interviewé. Hôte de Charles Chaplin et Marlène Dietrich, ami des frères Mankiewicz (Herman J., le scénariste de Citizen Kane, & Joseph L., le célèbre réalisateur) et de la famille du réalisateur William Wyler. Dans les années 50, Budd est approché par Humphrey Bogart, pour la version filmée de Plus dure sera la chute, l’acteur voudra même un soir se battre avec lui. Mais malgré son amour de la boxe, Budd n’aime pas user de ses poings. Sauf peut-être au Mexique, mais après avoir partagé de nombreux verres de tequila avec lui… Avec John Wayne.

Et non seulement Budd a écrit quelques uns des romans les plus importants de l’histoire de la littérature américaine (Qu’est-ce qui fait courir Sammy ?, Plus Dure Sera la Chute, Le Désenchanté…) et côtoyé les écrivains américains les plus remarquables du XXème siècle, Francis Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway qui le considérait comme un rival, Dorothy Parker et William Faulkner, mais chaque amoureux du cinéma classique américain se souvient bien qu’il a tracé sa route semée d’étoiles en écrivant pour William A. Wellman, John Ford, Alfred Hitchcock, Nicholas Ray et, bien entendu, Elia Kazan.
… Le Père Noël, je vous disais.

Et moi qui suis un peu cinéphile, j’ai un peu honte de ne pas bien connaître tous ceux qu’il a côtoyé dans ce qui était encore une petite ville au milieu du siècle dernier, c’est-à-dire Hollywood. Je n’en citerai que quelques autres : Dorothy Arzner, Wallace Beery, Claudette Colbert, Maurice Chevalier, Victor Fleming, Emil Jannings, Peter Lorre, les Marx Brothers, Gloria Swanson, King Vidor, sans oublier Marlon Brando

Un tourbillon de noms qui font encore rêver, ça fait un peu tourner la tête… Un peu comme après la vision fugitive d’une très jolie femme croisée dans la rue – ou un très bel homme, c’est selon. On aurait bien aimé l’arrêter, ou bien arrêter le temps, tellement le parfum de son charme nous a fait de l’effet. Et nous voilà pétrifié, au moins intérieurement, au milieu de la foule sur le trottoir, tendu vers ce moment déjà passé. Mais pour nous, le temps s’est suspendu. Une éternité pour la puissance d’évocation, un instant de temps réel… On se retourne, mais il, ou elle, a déjà disparu au coin du boulevard. Est-ce que j’ai rêvé ? Existait-il vraiment, existait-elle réellement ??

THE DARE, la nouvelle de Budd Schulberg qui a profondément inspiré le scénario du film que nous voulons faire, A DREAM LAST NIGHT, pose exactement ces questions.

                                             

Dans sa production littéraire, Budd Schulberg est surtout connu pour sa description de deux milieux, le cinéma hollywoodien d’avant la Seconde Guerre Mondiale, et le monde de la boxe. Mais au milieu de ses nouvelles aussi implacables que brillantes, qui reflètent précisément ses deux sujets de prédilection, tranche THE DARE, qui raconte la fascination de PAUL, publicitaire new-yorkais, pour GERRY, une comtesse aux pieds nus qu’il rencontre au cours de ses vacances à Key West. Une femme qui relève sans cesse des défis qui flirtent avec la mort. Cette femme qui semble tellement réelle, ne serait-elle pas plutôt la projection d’un certain idéal ??

Pour la comédie musicale Qu’est-ce qui fait courir Sammy ?, adapté du best seller de Budd, qui fut donnée plus de 500 fois sur Broadway au Théâtre de la 54ème rue, en 1964 et 1965, l’affiche à l’extérieur du théâtre présentait un jeune homme, Sammy Glick, enlaçant une somptueuse femme dans une robe de soirée… K.C. Schulberg, de qui je tiens cette histoire, s’est étonné auprès de son oncle de voir sur cette affiche une représentation si imposante de femme fatale, alors que le livre ne propose un personnage approchant qu’à la toute fin de l’histoire, Budd s’est alors retourné vers son neveu et lui a répondu : « Mais elle… C’est Hollywood !! ».

… Oui. C’est cela. Précisément. Elle, c’est Hollywood…. Celle qui dépasse le simple portrait d’une femme sublime dans Qu’est-ce qui fait courir Sammy ?
… Celle qui hante THE DARE… Celle qui s’appelle maintenant ANGIE.

ANGIE, oui, c’est pour moi une certaine idée de Hollywood. Un Hollywood qui s’éloigne plus on l’approche, un Hollywood qui n’a peut-être même jamais existé que dans l’esprit du cinéphile que je suis. Et pourtant, qu’est-ce qu’elle m’a fait rêver !! Mais ANGIE a aussi réellement existé pour moi, sous un autre nom.

Et pour PAUL, le jeune projectionniste en vacances à Key Largo, elle est l’incarnation de la femme idéale, femme qu’il n’aurait jamais imaginé réelle. Paul voit qu’ANGIE existe en chair et en os. Et son parfum l’imprègne à tel point que plus jamais ce souvenir ne le quittera. Il l’a vue, c’est donc qu’elle existe. Ils ont même fait l’amour…

Et le projet du film tient beaucoup à ce point de vue par lequel cette histoire est racontée, le point de vue de Paul. Puisque c’est aussi mon point de vue de réalisateur, celui d’un français un peu idéaliste qui rêve d’une terre étrangère, celle où tout devient possible.
Mais n’est-ce pas précisément cela, le cinéma ??

                                                                        Pierre FILMON
                                                                                       

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